36

Peu après cinq heures, ils étaient regroupés autour de la ferme de Hansgården. Il soufflait un vent de tempête, et ils étaient tous frigorifiés. Au terme d’une courte discussion, il avait été décidé que Wallander et Ann-Britt Höglund entreraient seuls. Les autres avaient pris position de manière à encercler le bâtiment tout en gardant un contact rapproché avec au moins un collègue.

Ils avaient laissé les voitures assez loin et s’étaient approchés de la ferme à pied. Wallander avait immédiatement repéré la Golf rouge garée devant la maison. Au cours du trajet depuis Ystad, il s’était inquiété à l’idée qu’Yvonne Ander serait peut-être déjà partie. Mais sa voiture était là. Elle était donc encore chez elle. La maison était silencieuse, plongée dans le noir. Rien ne bougeait. Et il n’y avait apparemment pas de chiens de garde.

Tout s’était passé très vite. Une fois le dispositif en place, Wallander demanda à Ann-Britt Höglund de prévenir les autres par talkie-walkie qu’ils allaient attendre quelques minutes avant d’entrer.

Attendre quoi ? Elle n’avait pas compris. Wallander ne lui donna aucune explication. Avait-il besoin de se préparer ? D’achever une mise au point intérieure ? De suspendre le cours des événements pendant quelques instants pour réfléchir à tout ce qui s’était passé ? Il se tenait immobile dans l’obscurité. Il avait froid. Tout lui paraissait irréel. Pendant un mois, ils avaient traqué une ombre étrange qui ne cessait de se dérober. Maintenant, enfin, ils touchaient au but. À la battue qui mettrait un terme à la chasse. Il devait se libérer du sentiment d’irréalité qu’il éprouvait encore. En particulier vis-à-vis de la femme qui se trouvait dans cette maison et qu’ils s’apprêtaient à arrêter. Il lui fallait un trou d’air. C’était pour cela qu’il leur avait demandé d’attendre.

Il se tenait avec Ann-Britt Höglund contre une grange délabrée, à l’abri du vent. La porte d’entrée de la maison était à vingt-cinq mètres environ. Le temps passait. L’aube serait bientôt là. Ils ne pouvaient plus repousser l’échéance.

Ils étaient armés, à la demande de Wallander. Mais il avait spécifié que tout devait se passer dans le calme. À cause notamment de la présence de Katarina Taxell et de son bébé.

Rien ne devait mal tourner. Le plus important, c’était qu’ils gardent leur calme.

— On y va, dit-il. Transmets.

Elle parla à voix basse dans le talkie-walkie et obtint une série de confirmations que le message était reçu. Puis elle sortit son arme. Wallander secoua la tête.

— Non, dit-il. Mais souviens-toi dans quelle poche tu l’as mise.

La maison était toujours aussi silencieuse. Aucun mouvement. Wallander marchait devant, couvert par Ann-Britt Höglund. Le vent soufflait encore très fort. Wallander jeta de nouveau un regard à sa montre. Cinq heures dix-neuf. Yvonne Ander devait être levée si elle voulait prendre son service à bord du train. Ils s’immobilisèrent devant la porte. Wallander prit une profonde inspiration, frappa et recula d’un pas en serrant l’arme dans la poche droite de sa veste. Rien. Il avança et frappa à nouveau, en même temps qu’il tournait la poignée. La porte était verrouillée de l’intérieur. Il frappa à nouveau. Soudain, il sentit l’inquiétude le gagner. Il cogna à la porte. Aucune réaction. Quelque chose clochait.

— On entre en force, dit-il. Transmets. Qui a le pied-de-biche ? Pourquoi n’est-ce pas nous ?

Ann-Britt Höglund s’exprima avec autorité dans le talkie-walkie, en se plaçant de manière à avoir le vent dans le dos. Wallander surveillait constamment les fenêtres de part et d’autre de la porte. Svedberg arriva en courant avec le pied-de-biche. Wallander lui demanda de reprendre immédiatement sa position. Puis il inséra l’outil et appuya de tout son poids. La porte s’ouvrit, serrure arrachée. La lumière était allumée dans le vestibule. Sans réfléchir, Wallander tira son arme. Ann-Britt Höglund le suivait de très près. Il se baissa et entra pendant qu’elle le couvrait. Tout était silencieux.

— Police ! cria Wallander. Nous cherchons Yvonne Ander.

Aucune réaction. Il cria à nouveau, tout en avançant lentement vers la pièce située droit devant eux. Ann-Britt Höglund le suivait, en le couvrant toujours. Le sentiment d’irréalité revint. Wallander fit irruption dans la pièce en brandissant son arme dans un geste circulaire. Il n’y avait personne. Il laissa retomber son bras. Ann-Britt Höglund était restée dans l’encadrement de la porte. La pièce était vaste, spacieuse. Des lampes étaient allumées. Un four à pain de forme étrange longeait l’un des murs.

Soudain une porte s’ouvrit en face d’eux. Wallander sursauta et leva à nouveau son arme, Ann-Britt Höglund mit un genou à terre. Katarina Taxell apparut, en chemise de nuit. Elle semblait avoir peur.

Wallander baissa son arme, Ann-Britt Höglund l’imita.

Au même instant, il comprit qu’Yvonne Ander n’était pas dans la maison.

— Que se passe-t-il ? demanda Katarina Taxell.

Wallander l’avait déjà rejointe.

— Où est Yvonne Ander ?

— Elle n’est pas ici.

— Où est-elle ?

— Je suppose qu’elle est partie travailler.

— Qui est venu la chercher ?

— Elle conduit toujours elle-même.

— Sa voiture est garée devant la maison.

— Elle a deux voitures.

Tellement simple, pensa Wallander. Il n’y avait pas que la Golf rouge.

— Tu vas bien ? demanda-t-il ensuite. Et l’enfant ?

— Bien sûr. Pourquoi ?

Wallander jeta un rapide coup d’œil autour de lui. Puis il demanda à Ann-Britt de faire entrer les autres. Ils n’avaient pas beaucoup de temps.

— Fais venir Nyberg, dit-il. Cette maison doit être fouillée de fond en comble.

Les policiers transis de froid se rassemblèrent dans la grande pièce blanche.

— Elle est partie, dit Wallander. Elle est en route vers Hässleholm. Du moins, on n’a aucune raison d’envisager autre chose. Elle doit prendre son service là-bas. Dans le train où voyage aussi un certain passager. Tore Grundén, le prochain candidat désigné sur sa liste.

— Elle a vraiment l’intention de le tuer dans le train ? demanda Martinsson, incrédule.

— Nous n’en savons rien. Mais nous ne voulons pas d’un meurtre supplémentaire. Nous allons l’arrêter avant.

— Il faut prévenir les collègues de Hässleholm, dit Hansson.

— On le fera en cours de route. Hansson et Martinsson, vous m’accompagnez. Vous autres, occupez-vous de fouiller la maison ! Et de parler à Katarina Taxell.

Il fit un signe de tête dans sa direction. Elle se tenait contre le mur, dans la lumière grise. Elle se confondait presque avec le mur. Un être humain pouvait-il vraiment se diluer, devenir pâle et flou au point de n’être plus visible ?

Ils partirent. Hansson conduisait. Martinsson s’apprêtait à appeler les collègues de Hässleholm lorsque Wallander lui demanda d’attendre.

— Je crois qu’il vaut mieux que nous fassions ça nous-mêmes, dit-il. En cas de panique, on ne sait pas ce qui peut arriver. Elle peut être dangereuse. Je comprends ça maintenant. Vraiment dangereuse, y compris pour nous.

— Qu’est-ce que tu crois ? demanda Hansson, surpris. Elle a empalé un homme, elle en a étranglé un autre et noyé un troisième. Si cette femme-là n’est pas dangereuse, alors je ne sais plus…

— Nous ne savons même pas à quoi ressemble Grundén, dit Martinsson. Qu’est-ce qu’on va faire ? L’appeler par haut-parleur ? Et elle ? Elle a un uniforme, au moins ?

— Peut-être. On verra bien en arrivant. Mets le gyrophare. On est pressés.

Hansson conduisait vite. Mais le temps était compté. Un peu plus tard, Wallander calcula qu’il leur restait vingt minutes de trajet, et qu’ils arriveraient à temps.

L’un des pneus creva presque au même moment. Hansson jura et freina brutalement. Lorsqu’ils comprirent qu’il faudrait changer la roue arrière gauche, Martinsson voulut à nouveau appeler les collègues de Hässleholm. Ils pourraient au moins leur envoyer une voiture. Mais Wallander refusa. Il avait pris sa décision. Ils arriveraient à temps malgré tout. Ils changèrent la roue à une vitesse record, dans le vent qui semblait vouloir leur arracher les vêtements. Ils repartirent. Hansson conduisait très vite, les minutes s’égrenaient et Wallander essayait de décider ce qu’ils allaient faire en arrivant. Il avait peine à imaginer qu’Yvonne Ander allait assassiner Tore Grundén sous les yeux des passagers qui attendaient le train. Cela ne correspondait pas à ses méthodes. Il arriva à la conclusion qu’ils devaient oublier Tore Grundén pour l’instant. Ils devaient se concentrer sur elle, une femme en uniforme, et l’arrêter le plus discrètement possible.

Une fois à Hässleholm, Hansson s’égara par pure nervosité, alors qu’il affirmait connaître le chemin. Wallander s’énerva à son tour, et le temps d’arriver à la gare, ils s’insultaient presque. Ils descendirent de voiture sans prendre la peine d’arrêter le gyrophare. Trois hommes, pensa Wallander en un éclair, qui donnent toutes les apparences de s’apprêter à cambrioler la gare ou du moins de sauter dans un train près de partir. L’horloge indiquait qu’ils disposaient de trois minutes exactement. Il était sept heures quarante-sept. Les haut-parleurs annoncèrent l’arrivée du train. Mais Wallander ne comprit pas s’il entrait en gare ou s’il était déjà à quai. Il dit à Martinsson et à Hansson qu’ils devaient se calmer tous les trois et avancer lentement sur le quai, à distance les uns des autres, mais en gardant le contact en permanence. Lorsqu’ils l’auraient trouvée, ils l’encercleraient discrètement et lui demanderaient de les suivre. Wallander devinait que ce serait le moment critique. Ils ne pouvaient être sûrs de la manière dont elle réagirait. Ils devaient se tenir prêts, mais sans leurs armes. Il souligna ce dernier point plusieurs fois. Yvonne Ander n’utilisait pas d’arme. Ils devaient être prêts à tout, mais ils devaient l’arrêter sans tirer.

Ils s’engagèrent sur le quai. Le vent soufflait toujours aussi fort. Le train n’était pas encore arrivé. Les voyageurs cherchaient à s’abriter du vent comme ils le pouvaient. Ils étaient étonnamment nombreux à vouloir se rendre dans le nord en ce samedi matin. Wallander marchait devant, Hansson derrière lui, Martinsson au bord de la voie. Wallander aperçut aussitôt un contrôleur, un homme, qui fumait une cigarette. Il constata que la tension le faisait transpirer. Yvonne Ander restait invisible. Aucune femme en uniforme. Il scruta rapidement la foule, à la recherche d’un homme qui aurait pu être Tore Grundén. Mais cela n’avait évidemment aucun sens. L’homme n’avait pas de visage. Ce n’était qu’un nom barré dans un carnet macabre. Il échangea un regard avec Hansson et Martinsson. Puis il se tourna vers le bâtiment de la gare, au cas où elle viendrait de cette direction. Au même instant, le train apparut. Il comprit que quelque chose clochait. Il refusait encore de croire qu’elle avait l’intention de tuer Tore Grundén sur le quai. Mais il ne pouvait en être entièrement sûr. Il avait vu trop de fois des gens calculateurs se mettre à agir soudain de manière incontrôlée, contraire à toutes leurs habitudes. Les gens commencèrent à s’affairer avec leurs sacs et leurs valises. Le train approchait. Le contrôleur avait jeté son mégot. Wallander comprit qu’il n’avait plus le choix. Il devait lui parler, lui demander si Yvonne Ander se trouvait déjà à bord du train, ou si son emploi du temps avait été modifié à la dernière minute. Le train était presque à l’arrêt. Wallander dut se frayer un chemin parmi les voyageurs pressés de fuir le vent et de monter à bord. Soudain, Wallander découvrit un homme seul, un peu plus loin sur le quai, qui s’apprêtait à soulever sa valise. Une femme se tenait non loin de lui, vêtue d’un long pardessus que le vent malmenait. Un train était à l’approche de l’autre côté du quai. Wallander ne put jamais déterminer après coup s’il avait réellement saisi la situation. Il réagit cependant comme si tout était clair. Il bouscula les voyageurs qui lui bloquaient le passage. Quelque part derrière lui, Hansson et Martinsson s’étaient mis à courir, alors qu’ils ignoraient ce qui se tramait. Wallander vit la femme empoigner l’homme par-derrière. Elle paraissait douée d’une force colossale. Elle le souleva presque de terre. Wallander devina plus qu’il ne comprit qu’elle avait l’intention de le jeter contre le train qui entrait en gare. Comme il était trop loin pour intervenir, il cria. Elle dut l’entendre malgré le fracas de la locomotive. Une fraction de seconde d’hésitation suffit. Elle tourna la tête vers Wallander — Martinsson et Hansson venaient de surgir à ses côtés — et elle lâcha l’homme. Le long manteau s’écarta sous l’effet du vent, dévoilant le bas de son uniforme. Soudain, elle leva la main et fit un geste qui brisa net l’élan de Hansson et de Martinsson. Elle s’arracha les cheveux. Le vent s’en empara aussitôt, les balayant le long du quai. Sous la perruque, elle avait les cheveux très courts. Ils se remirent à courir. Tore Grundén ne semblait pas comprendre à quoi il venait d’échapper.

— Yvonne Ander ! cria Wallander. Police !

Martinsson était sur le point de la rattraper. Wallander le vit allonger le bras. Puis tout alla très vite. Elle le frappa — un direct du droit, dur et précis. Le coup atteignit Martinsson à la joue gauche. Il s’écroula sans un bruit sur le quai. Au même instant, Wallander entendit un cri, derrière lui. Un voyageur avait découvert ce qui se passait. Hansson, qui s’était arrêté net en voyant tomber Martinsson, fit le geste de tirer son arme. Mais il était déjà trop tard. Elle l’empoigna par son blouson et lui balança un violent coup de genou entre les jambes. Hansson s’écroula. Un court instant, elle se pencha sur lui. Puis elle se mit à courir le long du quai, en se débarrassant de son pardessus, qui fut emporté par le vent. Wallander s’arrêta pour voir comment allaient ses collègues. Martinsson était évanoui. Hansson gémissait ; il était blanc comme un linge. Lorsque Wallander releva la tête, elle avait disparu. Il se remit à courir le long du quai. Puis il l’aperçut de loin, courant entre les rails. Il comprit qu’il ne la rattraperait pas. En plus, il ne savait pas dans quel état était réellement Martinsson. En revenant sur ses pas, il remarqua que Tore Grundén avait disparu. Entre-temps, des employés de la gare s’étaient précipités sur les lieux. La confusion était totale. Bien entendu, personne ne comprenait ce qui venait de se produire.

Après coup, Wallander se rappellerait toujours l’heure qui suivit comme un chaos sans fin. Il avait essayé d’accomplir plusieurs choses en même temps, mais personne ne saisissait ses ordres. De plus, il était sans cesse gêné dans ses mouvements par la foule des voyageurs. Hansson commençait lentement à récupérer, au milieu du désordre. Mais Martinsson était toujours inconscient et Wallander enrageait contre l’ambulance qui n’arrivait pas. Ce ne fut que lorsque quelques policiers de Hässleholm complètement désorientés surgirent sur le quai qu’il put enfin dominer tant bien que mal la situation. Martinsson s’était pris un sacré coup. Mais il respirait régulièrement. Quand les ambulanciers arrivèrent pour l’emporter, Hansson était suffisamment remis pour les accompagner à l’hôpital. Wallander expliqua aux policiers qu’ils avaient été sur le point d’arrêter une femme contrôleur, mais qu’elle avait réussi à s’échapper. Au même moment, Wallander constata que le train était parti. Il se demanda si Tore Grundén était à bord. Avait-il même compris qu’il venait de frôler la mort ? Wallander constata que personne n’avait la moindre idée de ce qu’il racontait. Seules sa carte de police et son autorité lui évitaient d’être pris pour un fou.

Sa seule préoccupation, en dehors de l’état de santé de Martinsson, était de savoir où se trouvait Yvonne Ander. Il avait appelé Ann-Britt Höglund, au milieu de l’agitation générale, pour lui raconter ce qui s’était passé. Elle promit qu’ils se tiendraient prêts au cas où Yvonne Ander reviendrait à Vollsjö. L’appartement d’Ystad fut immédiatement placé sous surveillance. Mais Wallander était dubitatif. Il ne pensait pas qu’elle se manifesterait là-bas. Elle savait désormais non seulement qu’elle était surveillée, mais qu’ils la suivaient à la trace et qu’ils ne renonceraient pas avant de l’avoir retrouvée. Quel choix lui restait-il ? La fuite pure et simple ? Il ne pouvait ignorer cette possibilité. En même temps, quelque chose contredisait cette hypothèse. Cette femme préméditait tous ses actes. Elle avait sûrement prévu des issues de secours. Wallander rappela Ann-Britt Höglund et lui demanda de parler à Katarina Taxell. Une seule question : Yvonne Ander avait-elle une autre cachette ? Tout le reste pouvait attendre jusqu’à nouvel ordre.

— Je crois qu’elle a un lieu de repli, dit Wallander. Elle peut avoir mentionné un endroit, une adresse, sans que Katarina ait pensé précisément à une cachette.

— Elle choisira peut-être l’appartement de Katarina Taxell à Lund ?

Wallander réfléchit. C’était une possibilité.

— Téléphone à Birch, dit-il. Demande-lui de s’en occuper.

— Elle a les clés de l’appartement. Katarina me l’a dit.

Wallander fut conduit à l’hôpital par une voiture de police.

Hansson se sentait mal. Il était allongé sur une civière, ses testicules avaient enflé et il devait rester en observation. Martinsson était toujours inconscient. Un médecin évoqua une sérieuse commotion cérébrale.

— L’agresseur devait être un type costaud, dit-il.

— Oui, répondit Wallander. Sauf que c’était une femme.

Il quitta l’hôpital. Où avait-elle disparu ? Une idée le taraudait, sans qu’il puisse la formuler consciemment. Une intuition qui l’amènerait à l’endroit où elle se trouvait, ou vers lequel elle se dirigeait.

Puis il comprit. Il s’immobilisa devant l’hôpital. Nyberg s’était exprimé très clairement. Les empreintes digitales dans la tour étaient plus récentes que les autres. La possibilité existait, même si elle était infime. Yvonne Ander lui ressemblait peut-être, sur ce point. Dans les situations de crise, elle recherchait l’isolement. Un lieu d’où elle pouvait dominer la réalité. Parvenir à une décision. Tous ses actes donnaient une impression de préparation minutieuse et d’horaires rigoureux. Tout cela venait de s’effondrer pour elle.

Il décida que cela valait le coup d’essayer.

L’endroit était toujours isolé par des barrières de sécurité. Mais Hansson avait bien dit que le travail ne reprendrait que lorsqu’ils auraient obtenu les renforts demandés. Il supposait de plus que la surveillance se limitait aux patrouilles de routine. Et elle pouvait très bien venir par le chemin qu’elle avait déjà utilisé auparavant.

Wallander prit congé des policiers de Hässleholm. Ils n’avaient toujours pas bien compris ce qui s’était passé à la gare, mais Wallander leur promit qu’ils seraient informés dans le courant de la journée. C’était, en gros, une arrestation qui avait mal tourné. Mais sans conséquences sérieuses. Les deux policiers hospitalisés seraient bientôt rétablis.

Wallander monta dans sa voiture et appela Ann-Britt Höglund pour la troisième fois. Il ne lui dit rien de ses intentions ; il lui demanda simplement de le retrouver à l’embranchement du chemin conduisant à la ferme de Holger Eriksson.

 

Il était plus de dix heures lorsque Wallander arriva à Lödinge. Ann-Britt l’attendait. Elle monta dans la voiture de Wallander pour la dernière partie du trajet. Il s’arrêta à cent mètres de la maison. Il n’avait encore rien dit. Elle l’interrogea du regard.

— Je peux parfaitement me tromper, dit-il. Mais la possibilité existe qu’elle revienne ici. Dans là tour. Elle y est déjà venue.

Il lui rappela ce qu’avait dit Nyberg à propos des empreintes.

— Quelle raison aurait-elle de le faire ?

— Je ne sais pas. Mais elle est traquée. Elle doit prendre une décision. De plus, elle est déjà venue.

Ils descendirent de voiture. Le vent soufflait fort.

— Nous avons trouvé un uniforme d’hôpital, dit-elle. Ainsi qu’un sac en plastique contenant des caleçons. On peut supposer sans trop de risque que Gösta Runfeldt a été détenu à Vollsjö.

Ils étaient parvenus à la maison d’habitation.

— Qu’est-ce qu’on fait si elle est dans la tour ? demanda Ann-Britt.

— On la coince. Je vais contourner la colline. Si elle est dans la tour, c’est par là qu’elle est arrivée et qu’elle a garé sa voiture. Toi, tu prends le chemin qui part de la maison. Cette fois, on ne garde pas les armes dans notre poche.

— Je ne pense pas qu’elle vienne.

Wallander ne répondit pas. Elle avait très probablement raison.

Ils se tenaient dans la cour, à l’abri du vent. Le ruban plastique du périmètre de sécurité, à l’endroit des fouilles, avait été en partie arraché par le vent. La tour était abandonnée. Elle se découpait très nettement contre le ciel d’automne lumineux.

— On attend un moment, dit Wallander. Si elle a décidé de venir, elle sera bientôt là.

— L’alarme a été donnée dans tout le district.

— Si nous ne la retrouvons pas, elle sera bientôt recherchée dans tout le pays.

Ils restèrent silencieux. Le vent malmenait leurs vêtements.

— Qu’est-ce qui la pousse ? demanda enfin Ann-Britt.

— Elle seule peut répondre à cette question. Mais ne peut-on pas imaginer qu’elle a été maltraitée, elle aussi ?

Ann-Britt ne répondit pas.

— Je crois qu’elle est extrêmement seule, dit Wallander. Et qu’à un moment donné, elle a perçu que le sens de sa vie tenait à une mission. Qu’elle était appelée à tuer pour le compte des autres.

— Au début, nous cherchions un mercenaire. Et maintenant, nous attendons qu’une femme contrôleur surgisse dans une tour d’observation abandonnée.

— L’idée du mercenaire n’était peut-être pas si absurde, dit Wallander pensivement. Sauf que c’est une femme et qu’elle ne se fait pas payer, du moins pas à notre connaissance. Il y a tout de même des éléments qui font écho à notre hypothèse de départ, même si elle était fausse.

— Katarina Taxell a dit qu’elle avait fait sa connaissance par l’intermédiaire d’un groupe de femmes qui se réunit régulièrement à Vollsjö. Mais leur première rencontre a eu lieu dans le train. Tu avais raison sur ce point. Elle avait apparemment interrogé Katarina Taxell sur un bleu qu’elle avait à la tempe, sans se laisser démonter par ses faux-fuyants. C’était Eugen Blomberg qui l’avait frappée. Je n’ai pas tout à fait compris de quelle manière les choses se sont enchaînées à partir de là. Mais elle a confirmé qu’Yvonne Ander avait travaillé en milieu hospitalier, et aussi comme ambulancière. Elle a donc eu l’occasion de voir beaucoup de femmes battues, et elle a repris contact avec elles par la suite. Elle les a invitées à Vollsjö. On peut dire qu’il s’agissait d’un groupe de crise extrêmement confidentiel. Elle a obtenu le nom des responsables. Ensuite il est arrivé quelque chose à ces hommes. Katarina a aussi reconnu que c’était bien Yvonne Ander qui lui avait rendu visite à l’hôpital. La dernière fois, elle lui avait livré le nom du père de l’enfant. Eugen Blomberg.

— Signant ainsi son arrêt de mort… Je crois qu’Yvonne Ander s’est préparée longtemps avant de passer aux actes. Il s’est passé quelque chose, un événement qui a tout déclenché. Lequel ? Nous ne le savons pas.

— Le sait-elle elle-même ?

— Nous devons supposer que oui. Si elle n’est pas tout à fait folle.

Ils attendirent. Le vent soufflait par rafales violentes et irrégulières. Une voiture de police apparut à l’entrée de la ferme. Wallander leur demanda de ne pas revenir jusqu’à nouvel ordre. Il ne leur donna aucune explication. Mais il était très déterminé.

L’attente se poursuivit. Ni l’un ni l’autre n’avait grand-chose à dire.

À onze heures moins le quart, Wallander posa doucement la main sur l’épaule d’Ann-Britt Höglund.

— La voilà, dit-il à voix basse.

Ann-Britt l’aperçut au même instant. Une silhouette avait surgi au pied de la colline. Ce ne pouvait être qu’Yvonne Ander. Elle regarda autour d’elle. Puis elle commença à monter dans la tour.

— Il me faut vingt minutes pour contourner la colline, dit Wallander. Tu attends vingt minutes, et puis tu y vas. Je serai derrière si jamais elle essaie de s’enfuir.

— Et si elle m’attaque ? Il faudra que je tire.

— Je vais l’en empêcher. Je serai là.

Il courut jusqu’à sa voiture et conduisit aussi vite qu’il le put jusqu’au chemin charretier qui donnait accès à l’arrière de la colline. Il n’osait cependant pas se garer trop près. Il descendit de voiture et fit la dernière partie du trajet en marche forcée. Il était essoufflé, et constata que cela lui avait pris plus de temps que prévu. Une voiture était garée sur le chemin. Une Golf, encore. Mais celle-ci était noire.

Le téléphone portable bourdonna dans la poche de sa veste. Il pensa que ce pouvait être Ann-Britt et répondit tout en continuant d’avancer. C’était Svedberg.

— Où es-tu ? Qu’est-ce qui se passe, bordel ?

— Je ne peux pas t’expliquer maintenant. Mais on est à la ferme d’Eriksson. Ce serait bien si tu pouvais venir avec quelqu’un. Hamrén, par exemple. Je ne peux pas t’en dire plus.

— Moi, j’ai quelque chose à te dire, répliqua Svedberg. Hansson a appelé de Hässleholm. Ils vont mieux, Martinsson et lui. En tout cas, Martinsson a repris connaissance. Mais Hansson se demande si c’est toi qui as pris son arme.

Wallander s’arrêta net.

— Son arme ?

— Il dit qu’elle a disparu.

— Je ne l’ai pas.

— Elle n’est pas restée sur le quai, tout de même ?

Wallander comprit au même instant. En un éclair, il revit l’enchaînement des événements. Elle avait agrippé Hansson par son blouson avant de lui balancer un coup de genou à l’aine. Puis elle s’était penchée sur lui. Ça n’avait duré qu’un instant. Elle avait pris l’arme à ce moment-là.

— Merde ! cria Wallander.

Svedberg n’eut pas le temps de répondre. Wallander avait déjà rangé son portable. Il avait mis Ann-Britt Höglund en danger de mort. La femme dans la tour était armée.

Wallander se mit à courir. Son cœur cognait comme un marteau. Un regard à sa montre lui apprit qu’Ann-Britt devait déjà être en marche vers la colline. Il s’immobilisa de nouveau et composa son numéro de portable. Aucune réponse. Elle l’avait sans doute laissé dans la voiture.

Il se remit à courir. Il devait à tout prix arriver le premier. Ann-Britt ne savait pas qu’Yvonne Ander était armée.

La peur le fit accélérer encore. Il déboula au pied de la colline. Elle devait presque être arrivée au fossé maintenant. Marche lentement, pensa-t-il. Tombe, glisse, peu importe. Ne te dépêche pas. Marche lentement. Il tira son arme et s’élança en trébuchant vers la tour. Arrivé au sommet de la colline, il vit qu’Ann-Britt était déjà au bord du fossé, son arme à la main. La femme dans la tour n’avait toujours pas senti la présence de Wallander dans son dos. Il hurla à Ann-Britt Höglund de s’enfuir.

Il avait pointé son arme vers la femme qui lui tournait le dos, là-haut dans la tour.

Au même instant, il entendit la détonation. Ann-Britt Höglund tressaillit et s’écroula dans la boue. Pour Wallander, ce fut comme si quelqu’un avait enfoncé une épée dans son propre corps. Son regard était rivé à la forme immobile étendue dans la boue. Il ne perçut que très vaguement les mouvements de la femme, qui venait de faire volte-face. L’instant d’après, il s’était jeté à terre et tirait en direction de la tour. La troisième balle atteignit sa cible. La femme eut un soubresaut et lâcha son arme. Wallander se précipita. Il contourna la tour, se jeta dans le fossé, remonta de l’autre côté en trébuchant. Lorsqu’il vit Ann-Britt Höglund immobile, couchée sur le dos, il crut qu’elle était morte. Elle avait été tuée par l’arme de Hansson, et tout était sa faute.

Un court instant, il ne vit pas d’autre issue que de se tirer une balle dans la tête. Là, tout de suite, à quelques mètres d’elle.

Puis il vit qu’elle bougeait imperceptiblement. Il tomba à genoux à côté d’elle. Le devant de son blouson était plein de sang. Elle était très pâle et le dévisageait fixement avec des yeux pleins de peur.

— Tout va bien, dit-il. Tout va bien.

— Elle était armée, murmura-t-elle. On ne le savait pas ?

Wallander s’aperçut qu’il pleurait. Puis il trouva son portable et appela une ambulance.

En repensant à cette scène, plus tard, il se rappellerait qu’il avait attendu l’arrivée de l’ambulance en priant de façon confuse et ininterrompue un Dieu auquel il ne croyait pas vraiment. Il avait perçu l’arrivée de Svedberg et de Hamrén comme à travers un brouillard. Ann-Britt Höglund avait été emportée sur une civière. Wallander était toujours assis dans la boue et personne n’avait pu le convaincre de se relever. Un photographe qui avait suivi l’ambulance au moment où celle-ci quittait Ystad avait photographié Wallander dans cette attitude. Crasseux, abandonné, désespéré. Le photographe avait réussi à prendre cette unique image avant d’être chassé par Svedberg hors de lui. Lisa Holgersson avait dû multiplier les pressions pour que la photo ne soit pas publiée.

Pendant ce temps, Svedberg et Hamrén étaient montés chercher Yvonne Ander dans la tour. La balle de Wallander l’avait touchée en haut de la cuisse. Elle saignait beaucoup, mais sa vie n’était pas en danger. Elle fut emportée à son tour par une ambulance. Svedberg et Hamrén réussirent finalement à remettre Wallander debout et à le traîner jusqu’à la ferme.

Le premier rapport de l’hôpital d’Ystad leur parvint au même moment.

Ann-Britt Höglund avait été grièvement blessée au ventre. Elle était dans un état critique.

Svedberg conduisit Wallander jusqu’à l’endroit où il avait laissé sa voiture. Il hésita à le laisser prendre le volant seul jusqu’à Ystad, mais Wallander lui affirma qu’il n’y avait aucun problème. Il se rendit directement à l’hôpital et s’assit dans le couloir pour attendre. Il n’avait pas eu le temps de se laver. Il attendit plusieurs heures, jusqu’à ce que les médecins lui assurent que l’état d’Ann-Britt s’était stabilisé. À ce moment-là seulement, il quitta l’hôpital.

Il disparut. Personne ne l’avait vu partir. Svedberg commença aussitôt à s’inquiéter. D’un autre côté, il lui semblait connaître suffisamment Wallander pour savoir qu’il avait juste besoin d’être seul.

Wallander avait quitté l’hôpital peu avant minuit. Le vent soufflait encore par rafales. Il avait pris sa voiture jusqu’au cimetière où était enterré son père. Il avait cherché la tombe dans le noir et il était resté longtemps debout, dans un état de vide intérieur total. Il n’avait toujours pas trouvé le temps de se laver. Vers une heure du matin, il était rentré chez lui et avait longuement parlé au téléphone avec Baiba, à Riga. Ensuite seulement, il s’était déshabillé et il avait pris un bain.

Après avoir changé de vêtements, il était retourné à l’hôpital. Peu après trois heures, il était allé jusqu’à la chambre qu’occupait Yvonne Ander, sous haute surveillance, et il avait ouvert la porte avec précaution. Elle dormait. Il avait longuement contemplé son visage. Puis il était parti sans un mot.

Une heure plus tard, il était de retour. Lisa Holgersson arriva à l’hôpital à l’aube et lui dit qu’ils avaient réussi à joindre le mari d’Ann-Britt Höglund, qui se trouvait à Dubaï. Il allait atterrir à l’aéroport de Copenhague plus tard dans la journée.

Personne n’aurait pu dire si Wallander entendait ce qu’on lui disait. Il restait assis sur une chaise sans bouger. Ou alors il se levait et allait se mettre près d’une fenêtre, le regard fixe. Lorsqu’une infirmière lui proposa un café, il fondit brusquement en larmes et s’enferma dans les toilettes. Mais, la plupart du temps, il restait immobile sur une chaise, à regarder ses mains.

 

À peu près au moment où le mari d’Ann-Britt Höglund atterrissait à Kastrup, un médecin leur annonça enfin la nouvelle qu’ils attendaient tous. Elle survivrait. Il n’y aurait probablement pas de séquelles. Elle avait eu de la chance. Mais la convalescence serait longue.

Wallander avait accueilli la nouvelle debout, comme on écoute un verdict. Après, il avait simplement quitté l’hôpital et disparu dans la bourrasque.

 

Yvonne Ander fut officiellement inculpée le lundi 24 octobre. Elle se trouvait encore à l’hôpital. Jusque-là, elle n’avait pas prononcé un mot ; même l’avocat commis d’office n’avait rien pu tirer d’elle. Wallander avait tenté de conduire un interrogatoire au cours de l’après-midi, mais elle s’était contentée de le regarder sans répondre à ses questions. Au moment où il s’apprêtait à partir, il se retourna et lui dit qu’Ann-Britt Höglund s’en sortirait. Il lui sembla alors déceler chez elle une réaction qui ressemblait à du soulagement, peut-être même à de la joie.

Martinsson était en congé maladie pour commotion cérébrale. Hansson avait repris le boulot, même s’il avait encore du mal à marcher et à s’asseoir.

Pendant ce temps, ils avaient entrepris un travail laborieux : comprendre tout ce qui s’était passé, au fond. Une seule chose ne fut jamais prouvée de façon concluante : si le squelette qu’ils avaient réussi à reconstituer — à l’énigmatique exception d’un tibia introuvable — était bien celui de Krista Haberman. Rien ne démentait cette hypothèse. Mais rien ne permettait non plus de l’étayer réellement.

Pourtant, ils n’avaient aucun doute. Et une fêlure au crâne leur apprit aussi de quelle manière Holger Eriksson l’avait tuée, vingt-sept ans plus tôt. Tous les autres détails furent progressivement élucidés — avec beaucoup de lenteur et quelques points d’interrogation en pointillé. Gösta Runfeldt avait-il assassiné sa femme ? Ou bien était-ce un accident ? La seule à pouvoir répondre à ces questions était Yvonne Ander, et elle ne disait toujours rien. Son passé, qu’ils avaient commencé à explorer, leur avait livré une histoire qui ne dévoilait qu’en partie qui elle était et les éventuelles raisons qui la poussaient à agir.

Un après-midi, à la fin d’une longue réunion, Wallander prononça une phrase qu’il semblait avoir ruminée longuement.

— Yvonne Ander est la première personne que je rencontre qui soit à la fois sage et folle.

Il ne leur expliqua pas ce qu’il entendait par là. Mais il n’y avait aucun doute : il venait d’exprimer une opinion mûrement réfléchie.

 

Au cours de cette période, Wallander rendit aussi visite chaque jour à Ann-Britt Höglund à l’hôpital. Le sentiment de culpabilité ne le quittait pas. Personne ne pouvait le faire démordre de cette conviction. Il s’estimait responsable, point final. Il n’y avait pas de remède contre cela.

 

Yvonne Ander continuait de se taire. Un soir, Wallander s’attarda longuement au commissariat pour relire une nouvelle fois la volumineuse correspondance qu’elle avait échangée avec sa mère.

Le lendemain, il lui rendit visite à la prison.

Ce jour-là, elle sortit de son mutisme.

C’était le 3 novembre 1994.

Le paysage autour d’Ystad était tout blanc de givre.

La Cinquième Femme
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